jeudi 9 octobre 2014

L'emmurement




Oui oui, c'est le moment pour les légendes macabres...et j'avais dit que j'en reparlerais ....

Une pratique macabre s'il en est...Vous pensiez peut-être à la version qui conserve le sujet en vie? (prison à perpétuité) On parlait de "reclus(e)" au Moyen-âge quand des ermites urbains se retiraient du monde et priaient dans une cellule à la porte murée toute leur vie durant, vivant des aumônes de nourriture laissées par les passants à leur fenêtre à barreaux. C'est là notamment le personnage de la recluse, Soeur Gudule, dans Notre-Dame de Paris .




Ce pouvait aussi être une punition : La comtesse   Erzsébet Bathory (1560-1614) dont la vie était  tout un roman finit ainsi. Pour faire court, elle a tué plus de 600 jeunes filles pour se faire des bains de leur sang (j'en reparle ici). Ses complices furent brûlés  mais  Erzsébet y réchappa, étant noble. Elle fut enfermée dans sa chambre à la porte murée, mais n'y fut pas laissée à mourir d'inanition, il restait un passage sous la porte pour y déposer des assiettes.




Mais il sera ici question de la version fatale...Un mode d'exécution consistant à enfermer une personne vivante dans une alcôve ensuite murée-la victime mourant rapidement asphyxiée, dans un espace étroit, ou de faim, dans une pièce plus vaste. La tradition remonterait au mythe d'Antigone, condamnée à cette fin pour avoir enterré son frère après sa mort sur un champ de bataille et qu'il aie été déclaré traître à la cité. Toutefois elle se pendra pour abréger ses souffrances. On enterrait aussi vivantes les "vierges du soleil" dans l'empire inca ou les Vestales, elles aussi vierges consacrées de l'antique empire romain, lorsqu'elles manquaient à leur vœu de chasteté.

Ce type d'exécution serait néanmoins resté rare. Au château de Kuressaare en Estonie, on montre la pièce où un chevalier du XVIe siècle aurait été emmuré pour avoir séduit la fille d'un noble ...mais ce serait une légende!

Dans le film La Religieuse de Monza (1969) , la religieuse éponyme est également condamnée à l'emmurement après un accouchement illicite. Ce n'est cependant là non plus pas basé sur des faits réels.

Enfin, ces légendes ont peut-être inspiré les scénaristes de la série Angel pour l'épisode de 2001 L'appartement de Cordélia. Dans un studio juste loué, une présence obsédante se révèle être le fantôme d'une horrible  vieille femme.



 Sans oublier cette sensation de malaise au sujet d'une des parois...Il s'avère que la vieille dame, pour empêcher son fils Dennis de quitter la ville avec sa nouvelle fiancée, a ligoté et emmuré vivant ce dernier derrière la paroi!



Il s’asphyxie rapidement tandis que la mère meurt d'une crise cardiaque. Des décennies après, l'esprit de Dennis est libéré une fois la paroi cassée et chasse le fantôme de sa mère, lui même restant en tant que gentil poltergeist.



Bien réels en revanche étaient hélas les cas de "protection". Une pratique peut être héritée des sacrifices antiques et qui consistait pour protéger un bâtiment neuf à enfermer un être vivant dans ses fondations, animal...ou humain. Les enfants du monde anglo -saxon chantent encore la comptine London Bridge Is Falling Down ("Le pont de Londres tombe"). Elle ferait référence à un enfant emmuré dans le pont.

A une époque où les règles élémentaires de l'architecture était mal connues, on cherchait des moyens irrationnels pour prévenir des éboulements qui semblaient sans fondement rationnel non plus. La légende de Merlin l'enchanteur y fait allusion quand, enfant, il est capturé par le tyran Vortigern à qui une prédiction avait affirmé que les tours de sa nouvelle forteresse ne s'effondreraient plus une fois le mortier mêlé au sang d'un garçon né sans père-Merlin ayant été engendré par un incube, ou démon, invisible.  Mais Merlin fera une autre prédiction, exacte celle-là: se débarrasser des deux dragons qui, sous terre, et par leurs bagarres incessantes, renversent les fondations.



Il s'agissait aussi, le plus simplement du monde, de vouloir protéger les habitants des lieux. Les humains sacrifiés pour cela semblent avoir été un mythe, mais pour les animaux, ce n'est pas le cas, à commencer par les animaux dits du Diable (souvent compagnons des sorcières) : le chat, le crapaud, le hibou, le loup, la chauve-souris, le serpent et le phalène (ou l'araignée). Jadis, toujours à des fin de protection, il n'était pas rare de trouver des chouettes clouées à des portes de granges.



On ne compte plus les crapauds et les serpents retrouvés sous la pierre du seuil d'anciennes maisons bretonnes pour la même raison.

Cela menant presque inévitablement à des phénomène de hantise. Le jeune Chateaubriand, dans le château de ses parents, (Combourg, près de Brocéliande) ne pouvait trouver le sommeil quand il entendait (mais semble-t-il ne voyait pas) le bruit de la jambe de bois d'un fantôme unijambiste se promenant dans les couloirs...ou bien, quand il apercevait un chat noir également fantôme. Mais nul ne prenait alors ses peurs au sérieux. Des travaux tout récents ont cependant révélé la présence d'un squelette de chat dans la muraille!



La protection des animaux ( et la disparition de la croyance que certains seraient "maudits") a heureusement mis fin à ces cruautés.

Il a été dit plus haut que ce moyen n'avait probablement pas été employé souvent pour exécuter des humains, en tout cas en Occident. En revanche, dans le cadre du meurtre privé, rien n'est moins sûr. (et même après un crime perpétré ailleurs ce pouvait être un moyen commode de faire disparaître le corps, à condition de ne pas enfermer un chat vivant par mégarde qui attirera la police par ses miaulements comme dans Le chat noir d'Edgar Poe!)



Au XIIème siècle, au monastère de Borley (Grande-Bretagne) une nonne et un moine auraient eu une relation; une fois découverts, le moine fut pendu et la nonne emmurée vivante (mais l'histoire ne dit pas s'il s'agissait d'une exécution ou d'un lynchage?). Le fantôme de la sœur aurait souvent été aperçu la nuit dans le presbytère construit là ensuite, qu'on appelait la maison la plus hantée d'Angleterre. (jusqu'à son incendie en 1944).





Au château de Veauce en 1560, le baron Guy de Daillone tomba amoureux de la suivante Lucie. Une fois le baron parti à la guerre, sa femme Jacqueline, jalouse,  jeta Lucie au cachot de la tour "Mal-coiffée" où elle mourut de faim. Depuis, son fantôme apparaîtrait régulièrement jusqu'à nos jours. (De façon similaire, on connait d’innombrables histoires de femmes nobles enfermées-voire emmurées- par des maris jaloux et qui revinrent en tant que dames blanches.Notamment au château de Trécesson dans le Morbihan, le château de Puymartin dans le Périgord ou le château de Pouancé en Maine et Loire. Le cadavre de la dame blanche concernée a d'ailleurs été retrouvé dans une pièce scellée à l'époque de la Révolution.)

Photographie réputée être du fantôme de Lucie.



Vu l'implication des oubliettes, le mode opératoire est un peu différent, mais l'issue est hélas la même. L'emmurement pouvait pour un visiteur égaré être même carrément involontaire  comme dit plus tôt pour Lucie de Pracontal piégée derrière un mur secret du château de Montségur-sur-Lauzon .(conseil, n'appelez pas votre fille Lucie si votre maison dispose d'un tel chausse-trappes! Apparemment ça ne porte pas bonheur.)

Il y eut probablement des tyrans pour enfermer et oublier des prisonniers qui périrent d'inanition dans les cachots. Cependant beaucoup d'oubliettes aujourd'hui observées dans les anciennes forteresses ne sont en réalité rien d'autre  que le système d'évacuation des latrines, et les ossements qu'on y retrouve éventuellement proviennent en réalité des reliefs de banquets jetés là.



Pour le reste, il est vrai que les culs -de-basse-fosse, ce n'était pas Byzance. Un prisonnier qui ne pouvait payer sa cellule dormait sur de la paille rarement changée dans un "trou" profond. Rien à voir avec le détenu nanti qui bénéficiait de tout le confort de l'époque, ainsi que du droit de recevoir. Y compris des prostituées pour le marquis de Sade, à la Bastille...

Dans ce "symbole de l'arbitraire royal", les émeutiers du 14 juillet 1789 ne devaient, déçus,  trouver que sept prisonniers: quatre faussaires, deux fous et un fils de famille emprisonné pour débauche à la demande de ses parents. Tous seront de nouveau enfermés ailleurs peu après leur libération. Pour que la prise de la Bastille semble un exploit justifié, on inventa le comte de Lorges, un prisonnier là depuis 40 ans, dans un cachot sans fenêtre où il devint aveugle, chargé de chaînes  et dont la barbe traînait par terre! Pourtant, en tant que noble qui pouvait payer, il aurait dû avoir droit au traitement VIP!



 Les révolutionnaires en viendront aussi à présenter une presse à imprimerie et une armure trouvés sur place comme des instruments de torture! Bref, la Bastille n'était pas la suite d'oubliettes sordides qu'on a décrit....Mais le grand et le petit Châtelet l'étaient, eux...(toujours à Paris).


Une coïncidence intéressante: les victimes humaines d'emmurement, (tant fictives que réelles) en dehors d'Antigone et de Lucie de Pracontal, sont:

-soit des personnes amoureuses ayant payé ce sentiment de leur vie
-soit, de surcroît, des religieux ayant failli à leur chasteté
-et très souvent le lieu devient hanté.

La victime revient, parce que, c'est le moins qu'on puisse dire, elle est toujours là...